Conjonction est un recueuil de textes mêlant magie et design.
Chaque saison, ou éon, tient en une phrase, fait d'un titre global et de ceux des articles qui le construisent.

Pour l'heure, Éon 1 : Il faudrait raser la table
Éon 1 Il faudrait raser la table donc Alan Moore nous parle d’Anges Fossilisés.

Il était question de désenchantement du Monde et, Max Weber oublié, on voulait ré-enchanter le design. Nous, du fond de la salle, on a pas bien compris et on s’est mis à chercher à parler de magie.

Vu qu’on y comprenait pas grand-chose, on s’est dit commençons par la fin. Les signes, les logos ainsi l’organisation d’information et notre supposé compréhension du monde était peut-être un leurre et, au fond, on se cherchait toujours des talismans. Et si le langage et une forme de magie, l’alphabet a un rôle à y jouer. Alors on a voulu traduire et écrire sur le sujet sans boussole ni baguette en espérant de sympathique rencontre.


Conjonction est un recueuil de textes mêlant magie et design.

Chaque saison, ou éon, tient en une phrase, fait d'un titre global
et de ceux des articles qui le construisent.



18Il faudrait raser la table
Où il sera question de ce qu’on fait de la tradition et de ce que la tradition nous fait. D’un Alan Moore questionnant le rapport fétichiste des magiciens à leur passé, à John Dee obsédé par une tradition primordiale et son alphabet, en passant par Lovecraft pestant contre les modernes faisant table rase ou John Wilkins rêvant un langage neuf, auto-descriptif, crée ex-nihilo.
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donc Alan Moore nous parle d’Anges Fossilisés. Discuter,
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Jetons un œil au monde de la magie, ce puzzle d’ordres occultes, lesquels, quand ils n’essaient pas de réfuter leurs origines respectives, sont soit pétrifiés dans la routine de leurs rituels, leur jeu de «Aiwass a dit»; soit paraissent perdu dans quelques déchaînement de spam épique à la Donjons et Dragons, cartographiant quelque nouvel univers infalsifiable et par la même absolument vain, avant de prouver qu’ils ne touchent même pas du bout de leurs ongles vernis à l’ancien. Des communications sciemment bizarres auto-induites d’entités atteintes du syndrome de la tourette, d’horreur de la Hammer glossolalique. Des boules de cristal recevant par miracle des bandes-annonces de Sci-Fi channel. Des chefs cachés à plus savoir quoi en faire, sans parler de tout les Indiens cachés / Beaucoup trop de chefs secrets, et d’ailleurs, beaucoup trop d’Indiens secrets.

Au-delà de ça, passé les portes grinçantes des sociétés illustres, ces folies vétustes vieilles de cinquante ans qui commencèrent avec un plan de palais céleste pour inévitablement s’achever avec l’Hotel Bates L’Hotel Bates est le lieu pivot du livre Psychose, ainsi que du fameux film qui en découla., au-delà de ça s’étend la cohue. Les kékés psychés. Les beuglements incohérents de notre foule-intérieur hémetique, les anoraks Akashiques, les aspirants wiccan et les quarantenaires sortis du temple UV psychique faisant la queue avec des pré-ados du dernier pays des fées franchisé, royaume d’Hobbitude irrémédiable. Pottersville.

Comment cela pourrait-il témoigner d’un éon d’Horus, un éon de quoi que ce soit d’autre que du consumérisme en boite, de l’État voyou, du matérialisme preneur de tête/obsédant l’esprit ? Est-ce que ce réflexe quasi universel de prosternation devant les idéaux conservateurs serait le signe d’un Théleme rampant ? Est-ce que Cthullhu revient bientôt, ou bien ces malédictions barbares venues d’un lointain obscur serait celle d’illuminés qui essaie de trouver leur cul avec une lampe de poche ? Est ce que l’occident occulte contemporain a accompli quoique ce soit qu’on puisse mesurer au-delà de séance de salon ? Est-ce que la magie a le moindre utilité à la race humaine autre que d’être une bonne occasion de se déguiser ? Tarts & Viars tantriqueà la soirée à thème thélemique. Pentagrammes in their eyes. «Ce soir, Matthew, je serai le logos de l’Éon.» La magie a-t-elle fait montre d’un but qui justifiera son existence comme l’art, la science ou l’agriculture ont pu le faire ? Pour faire court, est-ce que quiconque a la moindre idée de ce que nous faisons, ou, plus précisément, de pourquoi nous le faisons ?

Certes, la magie n’a pas toujours été si évidemment dissociée de toute fonction humaine immédiate. Ses origines paléolithiques dans le chamanisme représentaient certainement, à l’époque, le seul moyen humain de méditation dans un univers largement hostile sur lequel, jusqu’alors, nous exercions peu de contrôle ou de compréhension. Dans de telles circonstances on peut facilement concevoir la magie comme représentant, à l’origine, une réalité unique, une vue du monde dans laquelle tous les autres fils de l’existence… la chasse, la procréation, avoir à faire aux éléments ou la peinture rupestre… étaient subsumé. Comme science du tout, sa pertinence quant aux préoccupations ordinaires des mammifères était à la fois évidente et indéniable. Ce rôle, celui d’une «philosophie naturelle» tout inclus, s’est construit durant la montée de la civilisation classique et l’a toujours été, d’une manière plus furtive, jusqu’à la fin du XVIe siècle, quand l’occulte et les sciences classiques n’étaient pas aussi dissociées qu’elles le sont aujourd’hui. Il serait surprenant, par exemple, que John Dee n’ait pas permis à son savoir astrologique de venir colorer sa précieuse contribution à l’art de la navigation, et inversement. Il fallut attendre l’Âge de la Raison pour que petit à petit on n’entrave notre croyance et donc notre relation avec les dieux qui avaient soutenu nos ancêtres. Est-ce que notre sens de la rationalité embryonnaire identifia le surnaturel comme un organe rudimentaire du corps humain, obsolète, voire malade, qu’il valait mieux exciser rapidement ?

La science, issue de la magie, rejeton poussif surdoué en la matière, son application la plus pratique et donc la plus profitable matériellement, décida bien vite que la fibre rituelle et symbolique de sa culture-parentale alchimique était redondante, encombrante et embarrassante. Gonflé d’importance dans sa nouvelle blouse blanche, arborant des stylos à bille comme des médailles à sa poitrine , la science a fini par avoir honte quand ses potes (l’histoire, la géographie, l’E.P.S ) la surprenaient à faire les courses avec sa mère, toutes à ses chants et ses élucubrations. Sans oublier son troisième téton. Il serait préférable qu’on la casimole dans quelque installation sécurisée ; un genre de Fraggle Rock Fraggle Rock est, dans la série du même nom, un monde caché derrière un laboratoire abritant d'étranges créatures. pour paradigmes âgés en difficultés.

La faille creusée au sein de la famille des idées paraissait irrévocable avec deux parts de ce qui fut autrefois un organisme, scindées par le réductionnisme. Une «science de tout» inclusive devenue deux manières de voir distinctes, chacune apparemment en opposition amère et perverse à l’autre. La science, au cours de ce divorce acrimonieux, pourrait bien avoir perdu contact avec son côté éthique, cette base morale nécessaire pour l’empêcher d’engendrer des monstres. De l’autre côté, la magie perdait toute son utilité et sa fonction démonstrative, comme bien souvent les parents quand les enfants grandissent et quitte le foyer. Comme remplir ce vide ? Il y a de fortes chances que la réponse, qu’on parle de magie ou de papa/maman broyant du noire face au nid vide, serait » des rituels et de la nostalgie«.

La résurgence magique du dix-neuvième siècle, avec son côté rétrospectif et essentiellement romantique, semble avoir été abondamment honorée de ces deux facteurs. Bien qu’il soit difficile de surestimer l’apport à la magie en tant que champ d’un personnage comme Eliphas Lévis Alphonse Louis-Constant (1810-1875), alias Eliphas Lévi, est un des fondateurs du mouvement occultiste tel qu'on le connait aujourd'hui. Il a synthétisé plus ou moins heureusement  beaucoup de grands textes ésotérique. ou des différents magiciens du Golden Dawn, on peut difficilement soutenir que ces contributions aient été autre chose que des synthèses écrasantes, dans le sens où elles aspiraient à fabriquer une somme des traditions préexistantes, à formaliser les différentes sagesses des anciens.

Ce n’est pas amoindrir ce considérable accomplissement que d’observer que la magie, durant ces décennies, manquait d’une utilité immédiate, celle-là même caractérisant des entreprises comme celle de Dee et Kelly John Dee (1527-1609), intellectuel brillant de son temps, fit du trouble Edward Kelly (1555-1597), son médium pour parler aux anges et aux esprits en tout genre.. Avec le développement du système enochien, la magie de la Renaissance tardive donne un exemple typique d’une urgence créative et expérimentale, pointée vers le future. En comparaison, les occultistes du dix-neuvième semblent avoir déplacé la magie dans un passé révéré, en en faisant une exposition de musée toute tracée, une archive, avec eux comme seul curateur.

Toutes ces robes et ces atours, font penser à un groupe en pleine reconstitution historique, comme une Sealed Knot society séraphique La Sealed Knot Society est un association voué à reconstituer, en costume, les batailles de la guerre civile anglaise., mais avec des accesoirs un brin moins ridicules. Cela dit, le consensus dans des valeurs de droite inquiétante et le nombre de victimes souffrant de chutes et de commotion cérébrale étaient les mêmes. Les rites d’ordres magiques exaltés et les homicides brutaux de bande ivre de bière rendant hommage à Cromwell, sont identiques en ce qu’ils gagnent tout deux en intensité en étant mis en regard avec le train sombre et sans-relâche de la réalité industrielle. Baguette admirablement peinte, pique, authentique jusqu’à l’obsession, tendu contre la morne progression des cheminées industrielles. Comment ne pas voir dans tout cela comme une fantaisie compensatoire face à l’âge des machines ? Des jeux de rôles qui n’ont d’autre but que de souligner un fait cruel: ces activités n’ont plus aucune pertinence pour l’Homme. Une récréation mélancolique d’un impotent d’instants érotiques disparus depuis longtemps.

Une autre distinction évidente entre les magiciens du seizième et ceux du dix-septième tient à leur relation avec les fictions de leur temps. Les frères de la jeune Golden Dawn paraissaient plus inspirés par le roman pur de la magie que par aucun autre aspect, que ce soit S.L McGregor Mathers qui s’est lancé dans le métier par désir de vivre Zanoni, la fantaisie de Bulwer-Lytton (on prétend qu’il alla jusqu’à inciter Moina à se référer à lui comme «Zan«), ou Woodford et Escott désirant rejoindre un ordre à l’attirail encore plus étoffé que la Maçonnerie Rosicrucienne, qui parvinrent à trouver un contact dans les rangs de la légendaire (littéralement) Geltische Dammerung, soi quelque chose comme «l’heure du Thé-doré«. On leur remet leurs diplômes de Narnia directement sorti du fond du placard. Il y a aussi Alister Crowler cherchant à convaincre sans relâche ses camarades de classe de l’appeler Alastor en référence à Shelley, comme un goth de Nothingham coincé appelé Dave s’obstinant à dire que son nom de vampire est Arman. Sans oublier, un peu plus tard, tous ces anciens cultes de sorcières, tous les covens d’arbres généalogiques jaillissant comme des enfants de la dent du dragon dans le moindre endroit où les écrits de Gerlad Gardner étaient disponibles. Tous les occultistes du dix-neuvième semblaient vouloir être l’oncle d’Aladin dans une sorte de pantonimie sans fin. Ils voulaient vivre le rêve.

John Dee, à l’inverse, était peut-être plus lucide et éveillé que quiconque à son époque. Plus concentré, plus déterminé. Il ne cherchait pas d’antécédent disponible dans la fiction ou dans la mythologie parce que John Dee ne faisait semblant d’aucune manière, il ne jouait pas à un jeu. Il a inspiré plutôt qu’il ne s’est inspiré des grandes fictions magiques de son temps. Le Prospero de Shakespeare. Le Faust de Marlow. Le persiflant L’Alchimiste de Ben Johnson. La magie de Dee était une force vivante et progressive, ancré dans sont temps, pas quelques spécimens éteints et empaillés n’existant plus que dans les histoires et les contes de Fées. Sa magie était un cri déchirant, un chapitre neuf entièrement écrit dans la tension du présent, une aventure magique en cours. En comparaison, les occultistes qui suivirent, durant les trois siècles suivants, n’étaient qu’un appendice élaboré, au mieux une bibliographie, rédigée après coup. Une ligue pour la préservation chantant en playback des rituels d’homme mort depuis longtemps. Des reprise. Du karaoké sorcier. La magie, ayant abandonné ou usurpé sa fonction sociale, sans raison d’être, son heure de gloire derrière elle, ne s’est retrouvé avec rien d’autre qu’un théâtre vide, des rideaux mystérieux. Des tissus poussiéreux ou des robes oubliées, des accessoires insondables de pièces annulés. Il lui manquait un rôle défini, ayant grandi incertaine de ses motivations la magie parait n’avoir eu d’autres recours que de coller obstinément au script établi, conservant religieusement chaque geste, chaque toussotement, la performance désormais creuse, lyophilisée, sous film plastique; re-emballé avec art pour l’Héritage Anglais.

Comble de la malchance, c’est ce moment de l’histoire de la magie, dont le contenu et la fonction ont été perdus sous un vernis surdétaillé de rituels, grand parleur, petit faiseur, autour desquelles les derniers ordres ont choisi de se cristalliser. Sans but ou mission toute prête, sans aucune marchandise commerciale, les occultistes du dix-neuvième portèrent une attention démesurée au chic papier d’emballage. Certainement incapable d’imaginer un groupe qui ne soit pas structuré par la hiérarchie des loges qu’il connaissait bien, Mathers et Westcott importèrent précautieunemesement tout les vieux héritages maçonnique lorsqu’’il s’est agi de meubler leur embryon d’ordre. Tout le décorum, les grades et les outils. La mentalité d’une société d’élite secrète. Bien entendu, Crowley, quand il abandonna le navire pour créer son O.T.O. prit avec lui tout ce bagage encombrant qui avait l’air de valoir cher. Et tous les ordres depuis lors, même les entreprises volontairement iconoclastes comme l’I.O.T., ont apparemment adopté le même modèle Haut-Victorien. Capturant suffisamment du drama, des théories assez intriquées pour éloigner l’attention de ce qu’une âme peut charitable pourrait percevoir comme une absence du moindre résultat pratique, du moindre effet sur la situation humaine.

La quatorzième (et peut-être ultime) numéro du remarquable KAOS magazine de Joel Biroco comportait une reproduction d’une peinture, une œuvre étonnamment émouvante et obsédante sortie des pinceaux de Marjorie Cameron, rousse effrayante, colocataire de Dennis Hopper et Dean Stockwell, femme écarlate putative, parfaite poupée thélémique. Presque aussi intrigant que l’œuvre elle-même, il y a le titre: Fossil Angel, avec sa contradiction qui conjure quelque chose de merveilleux, d’ineffable et de transitoire pour le combiné avec ce qui est par définition mort, inerte et pétrifié. Doit-on voir ici une métaphore aussi désagréable que constructive ? Tous les ordres magiques ne pourraient-ils pas être interprétés comme les vestiges immobiles et calcifiés de ce qui fut autrefois intangible et plein de grâce, vivant et muable ? Comme des énergies, des inspirations et des idées qui danseraient d’un esprit à l’autre, évoluant en chemin jusqu’à ce que la dernière goutte calcaire de rituel et de répétitions les fige dans leur route, les arrêtant, à jamais, à mi-chemin d’un geste incomplet. Illumination trilobite. Anges fossilisés Le fossil Angel de Marjorie Cameron..

Une chose rudimentaire et éthérée qui est un jour brièvement descendu, ricochant comme une pierre sur la surface de notre culture, laissant une empreinte, légère et tenue, dans l’argile humaine, une trace de pas que nous avons coulée dans du béton et devant laquelle nous nous inclinons, toujours aussi satisfait après des décennies, des siècles, des millénaires. Récitant les incantations, berceuse apaisante et familière, mot à mot pour ensuite remettre précautieunesement en scène les vieux spectacles bien-aimés. Peut-être que quelque chose va arriver, comme autrefois. Collez des bobines de cotons et des feuilles colorées sur cette boite en carton, faites-la ressembler vaguement à une radio et peut-être que John Frumm, «lui venir, ramener le hélicoptères» ? John Frumm est le prophète d'un culte du cargo sur l'île de Tanna. Ce nom pourrait venir de G.I. se présentant comme "John from America". Les ordres occultes, ayant fait de païens, qui passaient par là ou cherchaient simplement un abri, des fétiches, attendent comme Miss Haversham et se demande si le scarabée sur le gâteau de mariage confirmera d’une manière ou d’une autre le Liber Al vel Legis.

Encore une fois, il ne s’agit pas ici de nier la contribution des différents ordres et leur travail dans le champ de la magie. Il s’agit plutôt d’observer que cette contribution, reconnue comme considérable, est en grande partie, de nature conservatrice en ce qu’elle préserve rituelle et incantations passées. Autrement dit, que son élégante synthèse d’enseignement disparate est son principal (voire son seul) accomplissement. Hormis cette réussite, l’héritage durable de la culture occulte du dix-neuvième semble s’opposer à une santé pérenne, à une prolifération et à une viabilité continue de la magie. En tant que technologie, elle a certainement débordé depuis longtemps son vase orné de la fin de l’ère victorienne. Elle a terriblement besoin d’être replantée. Tout le matériel et l’échafaudage faux-maçon importé par Westcott et Mathers, faute d’être en mesure d’imaginer une autre structure valable, est devenu à notre époque un obstacle à la progression de la magie

Vieux restes de tour de passe-passe, écharpe de cérémonie trop serrée qui contraigne tout croissance, restreignent la moindre pensée, limitant la manière dont nous pouvons ou même pourrions concevoir la magie. Imiter les constructions passées, penser en des termes qui ne sont plus nécessairement applicables aujourd’hui – qui ne l’ont peut-être jamais été– voilà ce qui semble avoir rendu l’occultisme moderne totalement incapable d’envisager aucune autre méthode pour s’organiser; incapable d’imaginer aucun progrès, aucune évolution, aucun futur, ce qui est certainement le meilleur moyen de garantir qu’il n’en aura jamais un.

Si on tient la Golden Dawn pour un parangon, un exemple brillant d’ordre réussi, c’est sûrement parce qu’elle comptait dans ces rangs bien des écrivains de renoms, de réelle qualité et valeur, dont la réputation prêta bien plus de crédibilité à cette société qu’elle ne leur en donna en retour. L’éclairant John Coulthart a proposé de voir la Golden Dawn, à la rigueur, comme une société littéraire où des écrivains misérables cherchaient la magie qu’il aurait pu la trouver évidente et démontrable, déjà là, bien vivante et effective au sein de leur propre travail s’il n’avait été aveuglé par l’éclat de tout son cérémonial, tout son kit fantastique.Un auteur qui a clairement contribué à la qualité magique du monde par ses propres fictions et non par quelque opération de loge, fut Arthur Machen. Tout en reconnaissant son goût pour les mystères et merveilles des cérémonies d’ordre secret, Machen s’est senti obligé d’ajouter quand il évoqua la Golden Dawn dans son autobiographie, Things Near and Far que «quant à la moindre chose vital au sein des ordres secrets, quoique ce soit qui ait valu deux kopecks à n’importe qu’elle être raisonnable, il n’y avait rien en ces lieux, et moins que rien… ces sociétés en tant que telles n’était que pure folie n’occupant que d’impotent imbécile abracadabrantesque. Elle ne savait rien de rien et dissimulait ce fait sous d’impressionnants rituels machinés d’une phraséologie sonore«. Habilement, Machen remarque la dichotomie entre contenu authentique et forme baroque élaborée, dichotomie typique des ordres de cette nature. Sa critique reste aussi pertinente aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1923.

Le territoire de la magie, en grande partie laissé en friche, car trop incertain, depuis l’époque de Dee et Kelly, fut balisé voire réclamé (quand c’était sans risque) par les passionnés occultistes du dix-neuvième, par des classes moyennes de banlieue qui changèrent ce terrain flétri au gazon négligé en un ensemble de jardins décorés exquis. Les ornements, les statues et les pagodes si sophistiqués sont le fruit d’un sacerdoce passé fantasmer à l’excès. Les dieux en phase terminale prés des jolis bosquets d’azalée.

Le problème est que parfois, les jardiniers se querellent. Se disputent des frontières. Vendetta des locataires puis éviction et déménagement nocturne. Des propriétés autrefois désirables sont condamnées, souvent squattés par des nouvelles familles à problèmes, de nouvelles cabales. Accrochez-vous à l’ancien panneau, gardez la même adresse, mais laissez l’endroit nous abandonner et permettez à ses fondations de tomber en ruines. Des limaces dans le moly, du liseron émergeant de rose à vingt-deux pétales. Arrivé aux années 90, le panorama du jardin magique donnait à voir une étendu à peine entretenu de lopins fatigués avec un mauvais drainage, de la peinture écaillée sur les maisons d’été égyptien qui ressemblait plus à des granges où des gardes paranos feraient le guet toute la nuit, biberonnant leur fusil et s’attendant à des descentes de jeunes vandales. Rien ne mérite d’être évoqué. Les fleurs n’ont plus de parfums et ne parviennent plus à enchanter. Vous savez, il fut un temps, ce n’était que tablette énochienne et jolis talismans ici, et maintenant regardez-moi ça. Les haies montantes taillées à la goétique, sèche comme un fagot, desséchées à mort dans ce belvédère tout de bois à l’air rosicrucien. Ce qu’il faudra à cet endroit c’est une bonne arnaque à l’assurance flambée.

Non, sérieusement, la terre brûlée. Ça a plein d’avantages. Imaginez seulement l’allure de tout ça une fois les robes et les bannières enlevées. On pourra peut-être même se débarrasser de tout cet délire Esprit, Âme et Corps si le vent souffle dans le bon sens. On perdra des vies et des vivres, inévitablement, des dégâts collatéraux dans le secteur des entreprises, mais ce sera certainement très joli à voir. Les poutres des temples s’effondrant en un éclair. «Ne vous occupez pas de moi ! Sauvez le manuscrit crypté !» Parmi les innombrables messes gnostiques, les serments, les appels et les bannissements, comment on t-il pu oublier une alarme incendie tout bête ? Personne n’est bien sûr de comment il faudrait évacuer le plan intérieur, on ne sait même pas combien pourraient encore être là dedans. Enfin, des récits déchirants de bravoure individuelle émergent : «I-Il y est retourné pour récupéré le dessin de LAM Le dessin de LAM est un croquis d'Alister Crowley représentant une entité sur laquelle il s'est peu exprimé mais qu'on a finit par associer au "petit gris". <a href="https://www.kaosphorus.net/3929/lam-la-tete-au-toto-1"/></a>., personne n’a pu le stopper.» Ensuite vient le temps des pleurs, et des conseils. On enterre les morts, on nomme les successeurs. On brise le sceau de Hymenaeus Gamma. On pose un œil chagrin sur ces terres noircies. On encaisse au jour le jour, bon Dieu: on se mouche un bon coup, on se remet d’aplomb. D’une manière ou d’une autre, on s’en remettra.

Et après ? La terre brûlée, bien entendu, est riche en nitrates et procure une base pour une Agriculture sur brûlis. Dans la poussière noire, les germes verts se rétablissent. La vie jaillit indifféremment, bouillonnant du sol noir. On pourrait rendre à la nature tous ces lopins et ces terrasses autrefois noble. Pourquoi pas ? Voyez ça comme la défense de l’environnement astral, l’exigence d’une ceinture verte psychique émergeant des occultes dalles brisées de l’ère victorienne, un encouragement à augmenter la bio-diversité métaphysique. Si on les considérer comme des principes d’organisation du travail magique, les structures fractales complexes autogénérées d’une jungle paraissent bien plus viable que tous les échiquiers spécieux pavant le sol d’une loge. Elles paraitraient en réalité bien plus naturelles et vitales. Après tout, la circulation des idées, qui est l’essence et le fluide mêmes de la magie est plus souvent traité aujourd’hui par toute forme de bouche à oreille plutôt que comme rituel secret et solennel atteint après des années de bachotage, et un brevet à la Poudlard. Est-ce que ce n’est pas ces modes d’interactions dignes d’une forêt tropicale qui serait, en fait, le réglage par défaut de l’occultisme occidental depuis un bon bout de temps maintenant ? Pourquoi ne pas sortir du bois et l’admettre, passer au bulldozer tous ces clubs qui ne sont plus utiles à rien, pas même comme décoration et embrasser la logique des lianes ? Dynamitons le barrage, surmontons l’inondation et permettons à une nouvelle vie de fleurir dans cet habitat qui fut moribond et en voie de disparition.

En terme de culture occulte, une nouvelle vie est synonyme de nouvelles idées. Des têtards conceptuels fraîchement éclos tout frétillant et peut-être vénéneux, ces animaux bigarrés doivent être pouponné dans notre nouveau écosystème immatériel afin de s’y épanouir et de rester en bonne santé. Attrapons donc ces nouvelles idées qui palpitent, fluo brillant, mais fragile, et celle, bien plus forte, plus résiliente, les grandes idées qui les dévorent. Avec un peu de chance, l’appétit frénétique attirera l’attention des énormes raptors que sont les paradigmes, qui écrasent tout sur leur passage et font trembler la terre. Les notions féroces, de la plus minuscule bactérie jusqu’au plus bigrement gros et laid, tous coincé dans une lutte pour la survie sans arbitre, aussi glorieuse que sanglante, un désastre spectaculaire et darwinien.

Les doctrines boiteuses se découvriront incapables de faire face à des arguments tirés à quatre épingles aux dents bien aiguisées. Des dogmes mastodontes, mais âges dégringoleront en bas de la chaîne alimentaire, se flétrisseront et s’effondreront sous leur propre poids. Ils feront office d’en cas pour des vendeurs de relique de chair putride, un endroit pour que les mouche bourdonnantes des chat-room puissent pondre leurs œufs. Des truffes mémetiques qu’on fait pousser à partir du compost de l’éon décomposé. Des révélations vivaces jaillissent comme du chiendent de la zone bombardée, négligée et sauvage. Une Arcadie en panique, à la fois excitée, meurtrière et grouillante. Une sélection supernaturelle. Les théorèmes les plus forts, les plus adaptés peuvent fleurir et se propager, les faibles, on en fait des sushis. C’est clairement du Thélème hardcore en action, et même la représentation d’un authentique et efficace chaos à l’ancienne qui devrait faire chaud au cœur à tout Thanateroid. On imagine difficilement qu’une application aussi vigoureuse du processus d’évolution puisse nuire à la magie comme champs de connaissance.

En un mot, en acceptant un milieu moins cultivé, moins raffiné, où la compétition risque d’être féroce et bruyante, la magie ne ferait rien d’autre que de s’exposer aux mêmes conditions qu’on attache aux membres de sa famille plus socialement acceptés que sont la science et l’art. Balancez une nouvelle théorie pour expliquer les masses manquantes à l’univers, proposez une installation compliquée et conceptuelle pour le prix Turner et soyez sûre que votre offre sera soumise à l’examen le plus intensif, et en grande partie hostile, de la part du camp rival. Chaque micron de pensée qui a pu jouer un rôle dans la construction de votre affirmation sera démontée et examinée. Nul défaut ne devra apparaitre dans votre travail pour qu’il soit reçu dans le canon culturel. Selon toute vraisemblance, tôt ou tard, votre embryon de projet, votre bébé théorie finira en miettes et son sang recouvrira les murs de ces vieilles arènes publiques impitoyables. Voilà comment ça devrait se passer. Vos idées finissent en charpies, mais le champ lui-même se renforce et s’améliore au fil des tests incessant. Il progresse et mute. Si notre but est vraiment de faire progresser le point de vu sur la magie à l’échelle mondiale (plutôt que notre progrès propre en tant qu’instructeurs), comment quiconque pourrait s’opposer à un tel projet ?

À moins que ce genre de progrès ne soit pas vraiment votre objectif ce qui nous ramène à notre première question: qu’est ce qu’on fait exactement ? Et pourquoi le faisons-nous ? Il ne fait pas de doute que certains d’entre nous se sont lancés dans une réelle quête de compréhension, mais cela laisse la question du pourquoi. Avons-nous l’intention d’utiliser ces informations d’une certaine manière, ou a-t-elle été accumulée uniquement pour son propre intérêt, pour notre satisfaction personnelle? Peut-être avons-nous souhaité être considérés comme sages ou simplement rehausser une personnalité terne à coup de connaissances secrètes ? Cherchions-nous un rang, quelque standing qui pourrait s’obtenir bien plus facilement dans une recherche comme l’occultisme où, coup de chance, aucun standard ne permet de nous juger ? Ou nous sommes-nous alignés à la définition de Crowley de l’art magique: apporter des changements à la réalité selon la volonté d’une personne; pour le dire autrement, exercer un certain pouvoir sur la réalité ?

À choisir, cette dernière hypothèse fournit la raison la plus populaire à ce jour. La montée de la magie du Chaos dans les années 80 fut centrée sur une flopée de promesses de campagne, la plus notable étant certainement la livraison d’un système magique basé sur des résultats, à la fois pratique et user-friendly. Le développement unique et ô combien personnel de sceau magique par Austin Spare pourrait être adapté, disait-on, pour une application quasi universelle, fournissant un moyen simple et sûr grâce auquel le désir de n’importe qui pourrait être facilement et instantanément réalisé. Si on met de côté la question «Est-ce bien vrai» (et le doute qui l’accompagne «Si c’est le cas, pourquoi tous ses partisans s’accrochent-il toujours à leur job quotidien, dans un monde qui grossit certainement chaque semaine des désirs du cœur de chacun ? «), on devrait peut-être se demander si cette poursuite d’une attitude pragmatique et causale quant au travail occulte est un usage digne de la magie.

Si on est honnête, la pluspart des sorts causaux pratiqués le sont dans l’espoir de réaliser des changements désirés dans notre vulgaire vie matérielle. Concrètement, cela implique à la fois de demandes d’argent (même Dee et Kelly se permettaient de taper quelques shillings aux anges de temps en temps), des demandes de menues gratifications émotionnelles ou sexuelles, ou même, parfois, la demande de voir punis celui qui, selon notre opinion, nous a manqué d’égards ou offensé. Dans ces cas de figure, même avec un scénario moins cynique où le but de la magie serait d’aider un ami à se remettre d’une maladie, le meilleur moyen d’accomplir ces objectifs ne serait pas plus certainement et honnêtement, de juste d’occuper de ces choses sur un plan matériel non divin ?

Prenons la recherche de richesse, pourquoi ne pas reprendre le véritable exemple d’Austin Spare (presque unique parmi les magiciens puisqu’apparemment il jetait l’anathème sur l’idée de magie comme moyen de s’enrichir) à ce sujet ? Si on veut de l’argent, pourquoi ne pas lever, magiquement, nos gros cul, réaliser, magiquement, un peu de travail pour une fois dans notre vie magique sédentaire et voyons si l’argent tant souhaité n’apparait pas, magiquement, quelque temps après sur nos comptes en banque ? Si on recherche l’affection de quelque objet d’amour non réciproque, la solution est encore plus simple: glissez un peu de GHB dans son Spritz puis violez-la. Après tout, la misère morale de vos actes ne sera pas pire et au moins vous n’aurais pas mêlé le transcendantale à tout ça en demandant aux esprits de lui faire une clé de bras pour vous. Et s’il y a quelqu’un qui mérite vraiment, d’après vous, une terrible rétribution laissez tomber cette petite clavicule de Salomon et passez directement un coup de bigophone à Frankie aux Rasoirs et Gros Stan. Engager des brutes épaisses c’est le choix éthique comparé à l’emploi d’Anges déchus pour faire le sale boulot (ceci en imaginant qu’aller vous-même à la maison du type, ou peut-être même passer l’éponge et aller de l’avant ne soit pas une option envisageable). De même pour l’exemple de l’ami malade évoqué plus haut: allez lui rendre visite et soutenez-le de votre temps, de votre amour, de votre argent ou de votre conversation. Bon sang, envoyez-leur une carte avec un lapin à l’air triste dessus. Vous vous en sentirez tous deux bien mieux. La magie causale, une magie ayant un but précis, parait trop souvent servir des fins bien ordinaires sans passer par le travail ordinaire qui vient avec. On ferait mieux d’affirmer, avec Crowley, que nos meilleures actions, celles qui sont les plus pures, sont menées sans «sans désir de résultat«.

C’est peut-être son autre fameuse maxime, celle où il prône une recherche «du but de la religion» à l’aide «des moyens scientifique«, qui, même si elle est bien intentionnée, a mené la communauté magique (telle qu’elle est devenue) à ces erreurs fondamentales. Après tout, le but de la religion, si on examine son origine latine religare (une racine partagée par des mots comme «ligament» ou «ligature«), semble impliquer qu’il serait mieux que tout le monde soit «lié par une même croyance«. Toute application dans le monde réel de cette incitation à évangéliser et convertir aboutit à un point ou ceux liés par un ligament se heurtent à ceux liés par un autre. À ce stade, inévitablement et historiquement, les deux factions vont poursuivre leur besoin programmatique de relier les autres à leur unique, leur seule croyance. Alors, on massacre les culs-bénits, les parpaillots, les goys, les yids, les kouffars et les enturbannés. Et une fois qu’on a échoué, ce qui est aussi inévitable qu’historique, on s’assoit un siècle ou deux, un intervalle décent pour réfléchir à tout ça, et ensuite on recommence à nouveau, tout comme avant. Le but de la religion, aussi bénin qu’il soit, semble manqué d’un kilomètre ou deux, poussé au loin par le recul. Notre cible, la chose que nous visions, se trouve là, indemne, et les seules choses touchées sont Omagh ou Kaboul, Hébron, Gaza, Manhattan, Bagdad, Kashmir, Manchester et encore, et encore, et encore, pour toujours.

Fait éclairant, la notion de lier qui tient à la racine étymologique du mot religion est également présente dans les regroupements symboliques de bandes, les Faisceaux de licteur, qui donna plus tard le terme fascisme. Le fascisme, qui se base sur des concepts mystiques comme le sang et le peuple, serait plus proche d’une religion que d’une couleur politique. La politique étant basée sur une forme de raison, au demeurant mal interprétée et brutale. L’idée commune qu’être lié par une foi, une croyance; que dans l’unité (donc inévitablement dans l’uniformité) se trouve la force parait antithétique à la magie. S’il y a bien une chose qui la définit, c’est d’être personnelle, subjective et propre à l’individu. Elle tient à la responsabilité pour toute créature sensible d’atteindre sa propre compréhension et par là de faire sa propre paix avec Dieu, l’univers et tout ça. Alors si la religion trouvait un équivalent politique proche dans le fascisme, la magie ne pourrait-elle pas avoir une sympathie naturelle pour l’anarchie, opposée du fascisme (dérivé de an-archon ou «sans leader«) ? Ce qui nous ramène donc au temple réduit en cendres, aux leaders dépossédés et sans abri, à la terre brûlée et à l’approche de la magie comme étendue sauvage naturellement anarchique que l’on a évoquée plus précédemment.

L’autre moitié de la maxime Crowleyienne, certes bien intentionnée, où il vante la méthode scientifique à aussi ses défauts. En se basant sur des résultats matériels, la science est peut-être le modèle qui a mené la magie au cul-de-sac causal décrit plus haut. En allant plus loin, si on accepte les vues des sciences comme les procédures idéales auxquelles la magie devrait aspirer, ne risque-t-on pas d’adopter dans le même temps un mode de pensée matérialiste et scientifique au regard des différentes forces qui préoccupe l’occultiste ? Un scientifique qui travaille sur l’électricité, par exemple, jugera cette énergie comme une valeur neutre, un pouvoir sans esprit qui peuvent servir autant à alimenter un hôpital qu’à chauffer une lampe à lave ou à frire un mec noir de neuf ans d’âge mental au Texas. Tandis que la magie, de mon expérience personnelle, ne semble pas être neutre par nature, ni ne parait insensée. Bien au contraire, elle semble, comme médium, être consciente et activement intelligente, agissant plutôt qu’actif comme un troisième rail peut l’être. Contrairement à l’électricité, on a le pressentiment d’une personnalité complexe avec des traits quasi humains, par exemple ce qui ressemble à un sens de l’humour. Ce qui n’est pas plus mal si on considère la parade de neuneu se pavanant que le champ de la magie a distrait et toléré au fil des siècles. Pour le dire simplement, la magie ne semble pas être un pouvoir qui alimente les sceaux qui seraient des versions astrales des gadgets et autres instruments qui travaillent pour nous. Contrairement à l’électricité, on pourrait penser qu’elle a son propre programme.